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Fistule obstétricale : Des chiffres alarmants au Cameroun, l’urgence d’une riposte globale pour éradiquer le mal d’ici 2028

Le Fonds des Nations Unies pour la Population(UNFPA) le ministère de la santé publique et des partenaires mènent certes des actions de prévention et des actions curatives de traitement à travers les campagnes gratuites d’opérations de la fistule obstétricale. Malheureusement le nombre de cas de fistule obstétricale est d’environ 20.000 avec une incidence estimée à 2000 nouveaux cas chaque année. Aujourd’hui, seulement 200 femmes  environ peuvent bénéficier par an de la chirurgie réparatrice au Cameroun et le délai d’attente pour accéder à la prise en charge est de 10 ans. La mobilisation des ressources, la solidarité nationale ainsi qu’une prise en charge efficace sont donc nécessaires et urgentes pour combattre cette affection et redonner le sourire à toutes ces femmes victimes des Fistules Obstétricales(FO). Explications, témoignages édifiants et émouvants. Lire notre grand dossier. 

La fistule obstétricale est une perforation  de la paroi vaginale  qui communique  avec la vessie ou le rectum, entrainant une absence totale de contrôle  des urines et des selles par la victime ; cette affection laisse les femmes qui en souffrent incontinentes, honteuses d’elles-mêmes et très souvent coupées de leur communauté.la fistule obstétricale survient quand l’accouchement  se prolonge sans que la femme ait accès en temps utile à une prise en charge adéquate. Selon les statistiques, environ 5000 femmes meurent chaque année de complications liées à la grossesse ou l’accouchement. Et pour chaque femme qui meurt, 20 autres au moins survivent avec des complications. L’une des plus graves et humiliantes étant la fistule obstétricale. Le sujet était d’ailleurs au centre des échanges d’un atelier organisé les 8 et 9 juin 2022 à Mbalmayo par UNIPSY, une organisation spécialisée en santé mentale  au Cameroun, en collaboration avec la délégation régionale de la santé du Centre, sur un financement de l’UNFPA, le Fonds des Nations Unies pour la Population(photo ci-dessous).  Les participants de cet atelier étaient tous issus de plusieurs formations sanitaires de la Région du Centre qui sont en contant permanent avec les femmes atteintes de fistules obstétricales. « Cet atelier est important pour moi parce que ça va premièrement me permettre d’avoir les aptitudes qui feront en sorte que je puisse donner de l’espoir à ces femmes atteintes de fistules obstétricales », indiquait une infirmière assistant à la formation. Pour Joël Datche Psychologue Manager d’UNIPSY « Cet atelier viendra apporter principalement deux choses. La question de la souffrance psychologique pour tous ceux qui travaillent avec les femmes qui souffrent de fistule le constatent. Maintenant à quel niveau la souffrance psychologique nécessite un traitement. Au sortir de cet atelier, ils seront capables de pouvoir la dépister. Pour la pathologie qui est la plus représentée chez ces femmes qui est la dépression, à la fin de cet atelier, ils doivent être capables de la diagnostiquer. C’est déjà quelque chose d’important de pouvoir repérer la souffrance qui nécessite un traitement ».  Il était donc question d’informer les participants sur les notions de santé mentale, de fistule obstétricale, du vécu et des conséquences psychologiques de la FO, de la souffrance psychologique des soignants confrontés aux FO. Ils ont eu des compétences de dépister un problème de santé mentale et apporter un premier soutien psy chez les femmes FO. En outre, il s’est agi également de définir la santé mentale et la maladie mentale ; Définir la Fistule obstétricale, les différents types, les causes et facteurs de risques ; Avoir un aperçu du vécu et des conséquences psychologiques de la FO ; Connaitre les symptômes, signes et réactions de souffrance mentale chez les femmes FO ; Maitriser les aspects de soutien psychologique pour femmes FO ; Avoir un aperçu de la souffrance du soignant confronté aux FO et quelques techniques de gestion de stress.  

Pour Joël Datche psychologue, Manager d’UNIPSY qui œuvre en partenariat depuis pas mal d’années avec UNFPA, « il y a une problématique phare adressée par l’UNFP, les partenaires et le gouvernement qui est la fistule obstétricale. On vise à l’éradiquer d’ici 2030 ou 2028, on voudrait qu’il y ait plus de fistule en tout cas évitable ici au Cameroun. Il se trouve donc que depuis à peu près 2 ans et demi, l’UNFP avec le Ministère de la santé (Minsanté), a introduit une prise en charge qui n‘existait pas avant parce que dans la prise en charge des fistules il y a plusieurs volets. Il y a le volet biomédical qui est assuré par les personnels infirmiers et chirurgiens. Donc on répare la fistule, c’est une problématique chirurgicale qui se fait réparer simplement. Sauf qu’il se trouve que le vécu psychologique de ces femmes  n’était pas toujours évalué, encore moins adressé. Ça depuis à peu près deux ans déjà et on s’est rendu compte qu’il était  important que les autres personnels de santé, impliqués ou  non mais plus précisément impliqués dans la question de fistule quelque soit leur statut, ils doivent prendre connaissance de ce vécu-là, des impacts qu’ils peuvent avoir qui ne sont pas négligeables, avoir quelques outils pour véritablement les dépister et ensuite apporter un soutien psychologique à ces femmes là ». A la question de savoir si au Cameroun il existe des régions plus concernées que les  autres, Joël Datche explique qu’en l’absence des statistiques au niveau national, « Il se retrouve quand même avec les causes qu’on a pu voir, c’est-à-dire les mariages précoces, les grossesses assez précoces. Donc on a l’impression que du côté du grand Nord, il n’y a pas mal de cas là-bas. Est-ce-que c’est parce qu’on n’a pas assez de stat du côté du centre ? Je n’en sais trop rien. Mais pour l’instant on est beaucoup plus focalisé dans la région du Sud-Ouest, du Nord-Ouest liés à la précarité, le manque d’accès aux soins, de consultation prénatales, de professionnels qualifiés dans ces zones.

Et au regard de l’ampleur du mal il se pose un problème criard de moyens. « Disons qu’en termes de ressources humaines on ne peut pas dire qu’on a les moyens suffisants pour l’instant. On est déjà là et puis justement pour combler ce manque, il est question d’outiller les autres professionnels pour que la dimension psychologique doive adressée. Personnellement ce que je constate aussi c’est que le gouvernement, l’UNFP, les partenaires, il y a beaucoup d’investissement en termes de communication, financier et de formation. On a l’impression qu’il y a une vague qui veut adresser cette problématique pour que le résultat soit atteint. Donc on a vraiment l’impression qu’il y a une mouvance qui va dans ce sens-là.  L’atelier de Mbalmayo est donc venu apporter principalement deux choses. « La question de la souffrance psychologique pour tous ceux qui travaillent avec les femmes qui souffrent de fistule le constatent. Maintenant à quel niveau la souffrance psychologique nécessite un traitement. Au sortir de cet atelier, ils seront capables de pouvoir la dépister. Pour la pathologie qui est la plus représentée chez ces femmes qui est la dépression, à la fin de cet atelier, ils doivent être capables de la diagnostiquer. C’est déjà quelque chose d’important de pouvoir repérer la souffrance qui nécessite un traitement. Maintenant il y a même pour la souffrance qui n’est pas cliniquement significative, c’est-à-dire que ne nécessite pas l’accompagnement d’un professionnel de santé, il y a déjà la souffrance. Dans les premiers secours psychologiques qui seront ‹‹transmis››, un soutien important pour ces femmes-là qui permet de diminuer la souffrance » explique Joël Datche.

Des témoignages édifiants.

Suzanne Tchoffo, Infirmière principale Hôpital Central de Yaoundé, experte en suivi post opératoire, fistule obstétricale

« J’interviens dans le suivi post opératoire. Les campagnes de réparation sur les fistules ont commencé ici au Cameroun en 2006 avec le professeur Pierre Joseph Fouda Directeur de l’hôpital central qui est lui-même expert en fistule obstétricale. Nous avons débuté à Garoua, on était avec les étrangers, les maliens notamment le professeur Ouattara et son équipe. Ce sont eux qui nous ont formé, parce qu’avant Garoua, j’étais déjà major en service d’urologie à l’hôpital central de Yaoundé. On faisait déjà quelques cas de fistules mais qui étaient beaucoup plus des fistules simples. C’est donc avec le professeur Ouattara que nous avons reçu la formation et tout a été lancé à partir de là. Déjà à Garoua à cette époque on avait reçu 90 femmes et 84 avaient été opérées avec un succès de 87%.  Après ça les campagnes ont continué via la première dame qui a organisé une à Sangmélima où on a dit opérés 14 femmes avec un succès de 90%. Nous étions toujours accompagnés du professeur Fouda et il y avait également deux médecins venus d’Europe dont un neurologue et un gynécologue. Les campagnes se sont alors multipliées et de nos jours on a eu à opéré beaucoup de femmes. J’ai eu à former plusieurs infirmières sur la prise en charge des fistules obstétricales. La campagne est souvent couplée à la formation. On opère, on suit les femmes et on forme le personnel en place à la prise en charge. Les soins infirmiers post opératoire représentent la clé du succès dans la fistule obstétricale. On répare au bloc opératoire mais quand le malade rentre en salle de suivi, si l’infirmière n’est pas compétente ça va échouer. C’est la raison pour laquelle, dès la sortie de la patiente du bloc, c’est la surveillance. Il faut surveiller l’hydratation par les percussions quand elles sortent du bloc, respecter les horaires de perfusion. Elles doivent boire beaucoup d’eau, le lire doit être sec et drainer. Parce qu’elles sortent généralement avec les sondes de drainage. Donc les infirmières doivent veiller au bon passage des perfusions les premiers jours, que le lit est sec, qu’il n’y a pas de saignement. Elles doivent prendre les paramètres, le pouls, la tension, la température et surveiller la conscience du malade jusqu’au réveil. Dès le lendemain la patiente commence à boire de l’eau, l’infirmière doit veiller à ce qu’il y ait toujours 03 litres d’eaux au chevet du malade. Ce sont des femmes qui ont été habituées à ne pas boire. Dès qu’elles boivent un peu elles de mouillent du coup, elles n’aiment plus boire. C’est une rééducation. L’administration des soins donc les antibiotiques, les vermefurge quand elles viennent du quartier, le traitement du paludisme, les antalgiques et être auprès de la patiente. On ne doit pas les laisser sans surveillance. Pour peu qu’on les néglige même pour 30 minutes on peut trouver qu’il y a eu un problème.

Que dites-vous aux femmes opérées après l’intervention ?

Après l’opération nous faisons des recommandations. Déjà elles doivent revenir nous voir un mois après l’opération, trois mois après, ensuite 6 mois après et un an. Elles doivent suivre la planification familiale ça commence avant même la sortie de l’hôpital. Nous mettons d’abord les femmes sous planification familiale et elles doivent attendre 6 mois pour avoir les relations sexuelles. Elles doivent attendre deux ans pour concevoir et entre temps elles doivent avoir une hygiène de vie propre. Dès qu’elles sentent un petit changement comme le coullement de pu par le vagin, elles reviennent à l’hôpital.

Comment est-ce que vous avez été introduit dans la première campagne à Garoua ?

Je me retrouve dans cette équipe justement parce qu’on avait déjà commencé cette aventure avec professeur Pierre Joseph Fouda à l’hôpital central. On opérait déjà les cas simple de fistule. Nous sommes donc contactés par le ministère de la santé, et il était question qu’on trouve une infirmière qui a quand même une idée de la fistule obstétricale. La campagne de Garoua avait été financée par l’UNFPA avec l’appui du gouvernement camerounais.

Quel accompagnement psychologique avant la prise en charge de ces femmes ?

Ce sont des femmes qui vivent un drame. Elles ont perdu leurs vies Sentimentales, ne sont pas acceptées par la population même dans leurs propres familles. Elles ont eu à nous dire que ça n’allait pas. Il y a une qui s’est marié à 11 ans et elle a fait son premier accouchement à 12 ans du coup c’était la fistule. Elle a été répudiée par son mari, elle rentre en famille puis elle est mise de côté. Nous comprenons tous ces problèmes là et nous commençons toujours par le councelling. On leur parle de leur maladie en leur disant qu’ils ne sont pas tombés malades par leur faute. Certaines d’entre elles croient que c’est la malédiction, d’autres disent que c’est la sorcellerie. Y en a même qui ont tenté de se suicider. Nous essayons de les rassurer par rapport à l’intervention qu’elles doivent subir. On leur dit que même si après l‘opération elles trouvent que les urines ou les sels sortent encore ce n’est pas grave, on peut encore les opérer deux ou trois fois. C’est vrai que ça dépend des types de fistules mais on leur prépare moralement par rapport à tout ça.

Selon vous comment quel jugement faites-vous de l’inclusion prise en charge psychologique ?

Chaque fois avant la sortie des patients, nous organisons une causerie éducative avec les dames opérées. On leur parle de la vie après la fistule, nous leurs donnons des recommandations. Maintenant le côté réinsertion sociale ce sont les psychologues. 

OUMOUL Koulssoumi, femme opérée de la fistule

« Tous ce que je peux dire c’est que c’était un désastre parce-que ce que ça m’a appris vraiment je ne le souhaite à personne.

Comment ça a commencé ?

C’est survenu après l’accouchement. Deux semaines après l’accouchement je me suis rendue compte qu’il y a eu des fuites. Je suis repartie à l’hôpital où j’ai accouché, ils m’ont dit qu’il n’y a pas de soucis et qu’après quelques mois ça va passer. Du coup j’ai attendu deux, trois, quatre mois mais rien du tout, je suis donc partie voir d’autres spécialistes. Chaque fois que je voyais un gynéco, il m’envoyait voir un autre, je me suis dit il n’y aura plus de solution à mon problème et j’ai laissé tomber.

Vous dîtes avoir fait deux ans de Maladie. Comment avez-vous fait pour pouvoir vous en sortir ?

J’ai une amie qui faisait des recherches et c’est elle qui a trouvé un communiqué sur les réseaux sociaux. Elle m’a dit qu’il y a une campagne à N’Gaoundéré sur les fistules comme elle passait son temps à rechercher les informations. Alors je les ai appelés et ils m’ont demandé de passer. C’est vrai j’ai un peu négligé et quand j’ai rappelé ils m’ont dit qu’ils ont fini la campagne mais ils peuvent me rappeler quand il y aura une autre. Deux mois plutard ils m’ont appelé et il y avait une autre campagne à N’Gaoundéré si je pouvais me déplacer. Ils ont payé le transport et j’y suis allée.

Qu’est-ce que cette prise en charge vous a apporté de bien aujourd’hui ? Quel était votre état d’esprit quand vous avez appris que vous avez la fistule ?

J’ai trouvé une solution et ils m’ont bien pris en charge. J’étais tout le temps triste, isolée et je pleurais énormément. A un moment je suis dit peut-être que je suis commandé à ça. Je ne marchais même plus.

Aujourd’hui quel regard avez-vous de vous-même et les autres par rapport à avant ?

Maintenant tout va bien. Je n’ai  plus de problème et comme disait le psychologue qui m’a pris en charge, monsieur Idriss, je n’ai plus de problème. J’aimerais simplement dire à toutes celles qui en souffrent qu’il y a une solution à tout problème. Qu’elles ne se condamnent, il y a une solution qui est réelle et qui existe.

Comment est-ce-que la famille vous a accompagné ?

Mes parents, mon mari et quelques amis. C’est vrai que la famille me réconfortait mais moi j’étais condamnée. Je disais ce n’est pas vous, donc vous ne connaissez pas ce que je subis. C’était un réconfort mais ça ne me servait à rien. Il y a des difficultés dans le foyer. Plus d’entente. À chaque fois qu’il devait avoir un  moment intime et que je refusais c’était un problème. Il me disait toujours que je refuse mais je connaissais ma situation. Mais après l’opération tout va bien. Pour moi je voulais une séparation et même mes études j’avais abandonné. C’est après que j’ai recommencé. Mes parents ont accepté la solution mais mon mari ne voulait pas. Je suis partie à N’Gaoundéré sans son autorisation alors j’ai essayé et je me suis lancée. Le psychologue que j’ai eu m’a aidé sur tous les plans et après l’opération jusqu’aujourd’hui quand j’ai les problèmes je le contacte encore. Il me donne des solutions, il est d’un soutien incommensurable. Une fois je lui ai dit je ne voulais plus vivre. Il m’a dit regarde ton fils. Je lui ai dit, moi je n’ai pas de mère si je décide aussi de l’abandonner pour mettre fin à ma vie, son fils sera là. Je ne pense pas que sans le côté psychologique je me serais remise. J’étais renfermée mais lui il m’a aidé parce qu’il venait tout  le temps me parler et me réconforter ».

Dossier réalisé par Ericien Pascal Nguiamba Bibiang

 

 

 

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